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· Rebecca BardetRééduquer un mouvement sans interroger les informations sensorielles qui le guident revient à n’observer qu’une moitié du problème. Toucher, proprioception, kinesthésie, système vestibulaire, vision et interoception participent en permanence à la préparation de l’action, à son ajustement et à l’apprentissage.
La sensorialité ne se réduit donc pas aux cinq sens classiques. Elle désigne l’ensemble des processus par lesquels le système nerveux détecte, combine, interprète et utilise des informations provenant du monde extérieur, du corps en mouvement et de l’état interne de l’organisme. Cette lecture élargie ouvre des pistes utiles en neuropédiatrie, dans les troubles neurodéveloppementaux et dans l’accompagnement de la douleur chronique, à condition de conserver une hiérarchie claire entre données établies, hypothèses cliniques et choix thérapeutiques.
De quels sens parle-t-on en rééducation ?
Au-delà de la vision, de l’audition, de l’olfaction, du goût et du toucher, la clinique mobilise plusieurs domaines corporels. La somatosensation comprend notamment le tact, la pression, la vibration, la température et la nociception. Le système vestibulaire renseigne sur les accélérations et l’orientation de la tête. La proprioception informe sur la position, l’effort, la force et le mouvement du corps. La kinesthésie peut être définie comme le sens conscient du mouvement ; elle est généralement considérée comme une sous-modalité de la proprioception (Proske et Gandevia, 2009, 2012).
L’interoception concerne les signaux internes : respiration, activité cardiaque, faim, soif, température, distension viscérale ou inconfort. Craig (2002) la décrit comme le sens de l’état physiologique du corps. Les définitions contemporaines insistent sur la détection, l’intégration, l’interprétation et la régulation de ces signaux internes (Khalsa et al., 2018 ; Chen et al., 2021). Parler d’un seul sens interoceptif reste donc une simplification utile : il s’agit plutôt d’un vaste domaine sensoriel.
Le mouvement est une construction sensorimotrice
Une action efficace dépend à la fois de la commande motrice et du retour sensoriel. Pour attraper un objet, se redresser ou ajuster un appui, le cerveau met en relation l’intention, les informations visuelles, tactiles, vestibulaires et proprioceptives, puis actualise l’action en cours. Une même performance motrice peut ainsi être limitée par la force, la sélectivité, la douleur, l’attention, la qualité des informations sensorielles ou la manière dont elles sont pondérées.
Cette distinction modifie le raisonnement clinique. Un enfant qui évite une situation motrice n’a pas nécessairement “peur de bouger” au sens psychologique du terme : le mouvement peut être peu prévisible, trop coûteux, sensoriellement envahissant ou difficile à organiser. Inversement, rechercher davantage de mouvement peut répondre à un besoin de stimulation vestibulaire ou proprioceptive, sans constituer à lui seul un diagnostic.
Réflexes archaïques et sensorialité : un lien à manier avec précision
Les réflexes archaïques sont des réponses motrices automatiques observées au début de la vie. Ils s’appuient sur une boucle sensorimotrice : une configuration corporelle ou une stimulation déclenche une réponse motrice relativement stéréotypée. Leur évolution accompagne la maturation neurologique, mais leur présence, leur asymétrie ou leur persistance doivent toujours être interprétées dans un examen neurologique et fonctionnel complet (Futagi et al., 2012).
Une revue systématique récente rapporte des associations entre persistance de certains réflexes, habiletés motrices et performances cognitives chez l’enfant. Elle souligne toutefois l’hétérogénéité des méthodes, la faiblesse de certains protocoles et l’impossibilité de conclure simplement à une causalité ou à l’efficacité spécifique d’un programme d’“intégration” (Provazník et al., 2026). L’observation des réflexes peut donc enrichir une lecture clinique sensorimotrice ; elle ne doit pas devenir une explication unique d’un TND, d’une anxiété, d’une douleur ou d’une difficulté scolaire.
La question utile n’est pas seulement “ce réflexe est-il présent ?”, mais “dans quelle tâche apparaît-il, avec quelles informations sensorielles, quelle conséquence fonctionnelle et quelle possibilité d’adaptation ?”. Cette formulation replace l’observation au service d’objectifs mesurables : confort, participation, équilibre, manipulation, locomotion ou autonomie.
Troubles neurodéveloppementaux : des profils sensoriels hétérogènes
Les TND regroupent des situations très différentes. Dans le trouble développemental de la coordination, une revue systématique retrouve des difficultés plus fréquentes dans l’intégration visuelle, tactile, proprioceptive, auditive et vestibulaire, associées à la coordination et à la participation motrice (Tran et al., 2022). Dans l’autisme, les particularités de réactivité sensorielle sont fréquentes et peuvent influencer les comportements adaptatifs et l’attention, mais la direction des relations reste discutée (Dellapiazza et al., 2018).
Pour le TDAH, une méta-analyse portant sur 30 études et 5 374 participants rapporte davantage de sensibilité, d’évitement, de recherche sensorielle et de faible enregistrement que dans les groupes témoins, avec une forte hétérogénéité (Jurek et al., 2025). Pour l’interoception dans l’autisme, les résultats varient selon la tâche étudiée et la manière de mesurer l’exactitude, l’attention ou la confiance interoceptive (Williams et al., 2023 ; Klein et al., 2025). Ces données invitent à évaluer un profil individuel plutôt qu’à déduire une particularité sensorielle du seul diagnostic.
Les troubles dys doivent eux aussi être abordés sans raccourci. Des différences sensorimotrices ou multisensorielles peuvent être observées chez certains enfants, mais elles ne remplacent ni les modèles cognitifs du trouble, ni le bilan spécifique, ni les interventions validées. La sensorialité constitue une dimension complémentaire du fonctionnement, pas une cause universelle.
Douleur chronique, interoception et sécurité du mouvement
La douleur n’est pas la lecture directe d’un signal tissulaire. Elle résulte d’un processus de protection influencé par la nociception, l’expérience, les attentes, le contexte, l’attention, l’état émotionnel et la perception du corps. Chez la personne douloureuse chronique, certains signaux peuvent devenir difficiles à différencier : effort, tension, fatigue, menace et douleur se confondent parfois, tandis que l’évitement réduit progressivement la variété des expériences motrices.
L’interoception offre ici un angle clinique intéressant, sans constituer une explication unique. Une revue systématique et méta-analyse des approches corps-esprit rapporte des améliorations de la conscience interoceptive et des résultats douloureux, tout en rappelant que les études restent peu nombreuses et que l’exactitude interoceptive est rarement mesurée (Gnall et al., 2024). L’objectif n’est donc pas de demander au patient de “mieux écouter son corps” de façon abstraite, mais de construire des expériences graduées, compréhensibles et suffisamment sûres pour enrichir ses repères.
La méthode Feldenkrais comme pédagogie de l’exploration
La méthode Feldenkrais propose d’explorer des variations de mouvement avec une attention portée aux sensations, à l’effort, à la respiration et aux relations entre les différentes parties du corps. Dans une perspective de rééducation, son intérêt tient peut être autant à la pédagogie qu'elle amène vis à vis du corps et de la connaissance de soi qu'au répertoire technique qu'elle va apporter dans les mouvements ou guidages manuels.
La revue systématique et méta-analyse de Berland et al. (2022), fondée sur 16 essais, rapporte des effets favorables dans certaines populations sur la douleur, l’incapacité, la mobilité, l’équilibre ou la qualité de vie. Pour les douleurs rachidiennes, les effets étaient globalement comparables à ceux d’autres techniques de physiothérapie. Ces résultats soutiennent un usage comme outil pédagogique possible, mais ne démontrent pas que Feldenkrais traite spécifiquement un TND, “intègre” un réflexe archaïque ou remplace une rééducation orientée vers les objectifs fonctionnels.
Comment intégrer la sensorialité dans le raisonnement clinique
Évaluer dans une activité réelle
Observer la qualité du mouvement, mais aussi les conditions qui la modifient : quantité d’informations visuelles, nature du contact, vitesse, rythme, stabilité des appuis, position de la tête, fatigue, douleur, bruit ou imprévisibilité. Une réponse sensorielle n’a de sens qu’en relation avec une tâche et un objectif.
Formuler des hypothèses testables
Une hypothèse sensorielle doit pouvoir être mise à l’épreuve : que se passe-t-il si l’on ralentit, si l’on augmente la surface d’appui, si l’on réduit le bruit, si l’on propose une guidance tactile différente ou si l’on laisse davantage d’initiative ? La modification observée aide à préciser le levier pertinent sans enfermer la personne dans une étiquette.
Mesurer ce qui compte
Le résultat attendu reste fonctionnel : mieux utiliser une main, tolérer une position, participer à un jeu, marcher avec moins de coût, reprendre une activité ou mieux doser son effort. Les indicateurs sensoriels sont utiles s’ils éclairent ces résultats, mais ne sont pas une fin en soi.
Questions fréquentes sur sensorialité et rééducation
La kinesthésie est-elle un sens distinct ?
Elle désigne le sens du mouvement corporel. On peut la nommer séparément pour l’enseignement, mais elle est le plus souvent incluse dans la proprioception.
Un réflexe archaïque persistant prouve-t-il un trouble sensoriel ?
Non. Il s’agit d’un signe à interpréter avec l’âge, le contexte, le reste de l’examen neurologique et les conséquences fonctionnelles. Il ne permet pas, isolément, de poser un diagnostic.
Une approche sensorielle convient-elle à tous les TND ?
Non sous une forme standardisée. Les profils sont très variables. L’évaluation doit guider des adaptations individualisées, reliées aux objectifs de l’enfant et à sa participation.
Feldenkrais est-elle une méthode de rééducation validée pour les TND ?
La littérature soutient certains effets chez l’adulte, notamment dans des situations douloureuses, mais les preuves spécifiques chez l’enfant avec TND restent insuffisantes car non étudiées. Elle peut inspirer une pédagogie du mouvement, sans remplacer les interventions recommandées pour chaque situation.
Se former à une approche sensorimotrice rigoureuse
Intégrer la sensorialité ne consiste pas à ajouter une technique de plus. Il s’agit d’affiner l’observation, de mieux relier perception et action, puis de construire des expériences qui servent un objectif concret et mesurable. Cette démarche demande autant de précision scientifique que de finesse dans le toucher, le guidage et la relation thérapeutique.
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Références scientifiques
- Craig A. D. (2002). How do you feel? Interoception: the sense of the physiological condition of the body. Nature Reviews Neuroscience, 3, 655-666. https://doi.org/10.1038/nrn894
- Khalsa S. S. et al. (2018). Interoception and Mental Health: A Roadmap. Biological Psychiatry: Cognitive Neuroscience and Neuroimaging, 3, 501-513. https://doi.org/10.1016/j.bpsc.2017.12.004
- Chen W. G. et al. (2021). The Emerging Science of Interoception. Trends in Neurosciences, 44, 3-16. https://doi.org/10.1016/j.tins.2020.10.007
- Proske U. et Gandevia S. C. (2009). The kinaesthetic senses. The Journal of Physiology, 587, 4139-4146. https://doi.org/10.1113/jphysiol.2009.175372
- Proske U. et Gandevia S. C. (2012). The Proprioceptive Senses. Physiological Reviews, 92, 1651-1697. https://doi.org/10.1152/physrev.00048.2011
- Futagi Y., Toribe Y. et Suzuki Y. (2012). The Grasp Reflex and Moro Reflex in Infants: Hierarchy of Primitive Reflex Responses. International Journal of Pediatrics, 2012, 191562. https://doi.org/10.1155/2012/191562
- Provazník A. et al. (2026). Persisting primitive reflexes and motor and cognitive development in children: A systematic review. Acta Psychologica, 266, 106915. https://doi.org/10.1016/j.actpsy.2026.106915
- Tran H. T. et al. (2022). Sensory Processing Impairments in Children with Developmental Coordination Disorder. Children, 9, 1443. https://doi.org/10.3390/children9101443
- Dellapiazza F. et al. (2018). Links between sensory processing, adaptive behaviours, and attention in children with autism spectrum disorder: A systematic review. Psychiatry Research, 270, 78-88. https://doi.org/10.1016/j.psychres.2018.09.023
- Jurek L. et al. (2025). Sensory Processing in Individuals With Attention-Deficit/Hyperactivity Disorder Compared With Control Populations: A Systematic Review and Meta-analysis. Journal of the American Academy of Child and Adolescent Psychiatry. https://doi.org/10.1016/j.jaac.2025.02.019
- Williams Z. J. et al. (2023). Characterizing Interoceptive Differences in Autism: A Systematic Review and Meta-analysis of Case-control Studies. Journal of Autism and Developmental Disorders, 53, 947-962. https://doi.org/10.1007/s10803-022-05656-2
- Klein M., Witthöft M. et Jungmann S. M. (2025). Interoception in individuals with autism spectrum disorder: a systematic literature review and meta-analysis. Frontiers in Psychiatry, 16, 1573263. https://doi.org/10.3389/fpsyt.2025.1573263
- Gnall K. E. et al. (2024). Changes in Interoception in Mind-body Therapies for Chronic Pain: A Systematic Review and Meta-Analysis. International Journal of Behavioral Medicine, 31, 833-847. https://doi.org/10.1007/s12529-023-10249-z
- Berland R. et al. (2022). Effects of the Feldenkrais Method as a Physiotherapy Tool: A Systematic Review and Meta-Analysis of Randomized Controlled Trials. International Journal of Environmental Research and Public Health, 19, 13734. https://doi.org/10.3390/ijerph192113734


