Les réflexes archaïques suscitent aujourd’hui autant d’enthousiasme que de méfiance dans le milieu de la rééducation. Pourtant, derrière les controverses se cache une réalité clinique que de nombreux kinésithérapeutes et psychomotriciens observent chaque jour : certains patients, enfants ou adultes, présentent des patterns sensorimotrices qui résistent aux approches classiques. Et si l’observation des réflexes archaïques permettait d’ouvrir de nouvelles portes thérapeutiques ?
Cet article propose un état des lieux rigoureux et nuancé, à l’intention des professionnels rééducateurs qui souhaitent comprendre ce que les données scientifiques actuelles nous disent — et ne nous disent pas encore — sur les réflexes archaïques en rééducation sensorimotrice.
Les réflexes archaïques en rééducation sensorimotrice : ce que tout professionnel devrait savoir
Les réflexes archaïques : de quoi parle-t’on exactement?
Les réflexes archaïques, également appelés réflexes primitifs ou néonatals, sont des réponses motrices automatiques médiées par le tronc cérébral. Présents dès la vie fœtale, ils jouent un rôle fondamental dans la survie du nouveau-né et dans les premières étapes de son développement neuromoteur. Le réflexe de Moro constitue une réponse protectrice au sursaut, le réflexe tonique asymétrique du cou (RTAC) organise les premières coordinations visuo-motrices, le réflexe de Galant participe à l’émergence de la marche fœtale.
Dans un développement typique, ces schémas s’intègrent progressivement au cours de la première année de vie, à mesure que les voies corticales descendantes maturent et inhibent les réponses automatiques sous-corticales. Ce processus d’intégration n’est pas une disparition : les circuits restent latents dans le système nerveux, simplement mis en veille par les structures corticales matures. C’est d’ailleurs pourquoi ils peuvent réapparaître dans certaines conditions pathologiques chez l’adulte — accidents vasculaires cérébraux, maladies neurodégénératives, traumatismes crâniens.
Ce que la science confirme sans ambiguïté, c’est l’existence de ces réflexes, leur rôle dans le développement typique, et leur valeur comme marqueurs neurologiques dans l’examen néonatal standard. Ce qui reste un sujet de recherche active, en revanche, c’est la question de leur maturation atypique au-delà de la petite enfance — et de ses conséquences fonctionnelles.
Réflexes archaïques et développement de l’enfant : les données actuelles
La littérature scientifique documente de façon relativement cohérente des associations entre la présence de réflexes archaïques atypiques et diverses difficultés développementales. Il est essentiel de comprendre la nature de ces associations — et leurs limites.
Le réflexe tonique asymétrique du cou (RTAC) est l’un des réflexes les plus étudiés en lien avec les difficultés scolaires. Les travaux de l’équipe de Martin McPhillips en Irlande du Nord ont montré, sur une étude transversale portant sur 739 enfants de 7 à 9 ans, que la persistance du RTAC était significativement associée aux performances en lecture et en orthographe. Une étude randomisée en double aveugle publiée dans The Lancet a également montré qu’un programme spécifique de mouvements répliquant le schéma réflexe permettait de réduire significativement sa persistance, avec des améliorations associées.
Ces résultats méritent d’être lus avec nuance : les études transversales documentent des corrélations, pas des causalités. Ce que ces observations suggèrent, c’est l’existence d’un continuum de maturation neuromotrice : une immaturité du système nerveux central pourrait se manifester de façon parallèle par des patterns sensorimoteurs atypiques et par des difficultés d’apprentissage — deux marqueurs d’un même retard de maturation, plutôt qu’une relation de cause à effet directe.
Du côté des troubles du neurodéveloppement, une méta-analyse publiée dans Frontiers in Psychiatry en 2023 a mis en évidence une corrélation positive et modérée entre TDAH et persistance du RTAC et du STNR. Une revue de 2025 confirme que les réflexes primitifs retenus sont fréquemment observés chez les enfants présentant un TSA, un TDAH ou une paralysie cérébrale. Ces associations sont cohérentes et répétées dans la littérature. Elles ne prouvent pas de lien causal, mais elles justifient que le clinicien intègre cette dimension dans son analyse — avec rigueur et sans dogmatisme.
Réflexes archaïques et méthodes de rééducation : une distinction fondamentale
C’est ici que se situe l’une des principales sources de confusion dans les débats professionnels actuels. Les réflexes archaïques ne sont pas une méthode. Ce sont des phénomènes neurophysiologiques observables, décrits et documentés depuis des décennies dans la littérature neurologique. Dire que l’on est « pour » ou « contre » les réflexes archaïques n’a donc pas de sens : on ne peut pas être contre un fait neurophysiologique.
Ce qui existe, en revanche, c’est un ensemble d’approches thérapeutiques qui se proposent d’intervenir sur ces schémas lorsqu’ils présentent une maturation atypique. Ces courants sont nombreux et distincts : l’INPP (Institute for Neuro-Physiological Psychology, fondé par Peter Blythe et aujourd’hui dirigé par Sally Goddard Blythe), la méthode MNRI de Svetlana Masgutova, le RMT (Rhythmic Movement Training) développé par Harald Blomberg, le Brain Gym de Paul et Gail Dennison, ou encore l’IMP (Intégration Motrice Primordiale), synthèse développée en France par Paul Landon et Ludivine Baubry. Chacune de ces approches possède ses propres protocoles, ses hypothèses théoriques et son niveau de validation scientifique.
La kinésithérapie et la psychomotricité font pleinement partie des disciplines qui peuvent agir sur la maturation de ces schémas sensorimotrices. Ce n’est pas l’apanage des méthodes spécialisées. Un kinésithérapeute ou un psychomotricien qui enrichit son observation clinique de la grille de lecture des réflexes archaïques ne « pratique » pas une méthode alternative : il affine son analyse neuromotrice et hiérarchise ses objectifs thérapeutiques avec plus de précision. L’évaluation de ces réflexes peut ainsi venir enrichir le bilan sensorimoteur classique, orienter le choix des techniques manuelles ou des progressions d’apprentissage moteur, et guider la construction d’un programme à domicile.
Ce qui mérite d’être questionné avec rigueur, ce ne sont donc pas les réflexes archaïques en eux-mêmes, mais les protocoles d’intervention spécifiques qui s’en réclament : leur cohérence théorique, leur niveau de preuve, leurs limites. Cette distinction — entre le phénomène neurophysiologique et la méthode qui prétend agir sur lui — est la condition d’un débat professionnel constructif.
Réflexes archaïques, régulation tonique et méthode Feldenkrais : un lien cliniquement cohérent
Le tonus au cœur de la rééducation sensorimotrice
Pour comprendre comment les réflexes archaïques s’intègrent dans une pratique rééducative rigoureuse, il faut revenir sur un concept central : la régulation tonique. J’ai développé cette notion en détail dans mon e-book : “les réflexes archaïques en rééducation sensorimotrice : état des lieux critique d’une controverse” (bientôt disponible à la vente).
En résumé : le tonus musculaire n’est pas une simple tension de fond. Bernstein le formulait déjà comme un degré de préparation au mouvement — une précondition à l’action avant que celle-ci ne se produise. Une dysrégulation tonique ne se manifeste donc pas uniquement dans la posture statique : elle compromet la disponibilité du corps à agir, la fluidité des coordinations, la qualité des ajustements posturaux anticipateurs.
Les réflexes toniques — notamment le réflexe tonique labyrinthique (RTL) et le réflexe tonique asymétrique du cou (RTAC) — exercent des effets directs sur la distribution du tonus musculaire axial et distal. Leur persistance au-delà des âges attendus perturbe l’organisation tonico-posturale et interfère avec l’émergence de réactions d’équilibration et de mouvements volontaires coordonnés. En ce sens, travailler sur la maturation de ces réflexes, c’est aussi travailler sur les conditions toniques qui permettront à l’enfant ou au patient adulte d’apprendre, de répéter, et d’intégrer de nouveaux patterns moteurs de façon durable.
La méthode Feldenkrais comme pratique facilitant la maturation des différents schémas sensorimoteurs
C’est ici qu’intervient la méthode Feldenkrais — non pas comme une méthode de travail sur les réflexes archaïques à proprement parler, mais comme une approche pédagogique particulièrement cohérente avec les principes qui gouvernent leur maturation.
Développée par Moshé Feldenkrais dans les années 1940–1950, cette méthode repose sur l’apprentissage par l’exploration sensorimotrice : des séquences de mouvements guidés, lents, variés, réalisés sans correction directe, dans lesquels l’attention est orientée vers la sensation proprioceptive plutôt que vers la forme du geste. Ce que la neuroscience contemporaine décrit aujourd’hui sous le terme d’apprentissage implicite — apprentissage qui sollicite les ganglions de la base, le cervelet et le cortex moteur primaire, sans mobiliser les ressources attentionnelles du cortex préfrontal — est précisément ce que Feldenkrais nommait « apprentissage somatique ».
Cette cohérence théorique n’est pas qu’intuitive. Une revue systématique avec méta-analyse publiée dans International Journal of Environmental Research and Public Health en 2022, portant sur seize essais randomisés contrôlés, a mis en évidence des améliorations significatives de l’équilibre, de la mobilité, de la marche et de la qualité de vie dans les populations neurologiques adultes. Une étude randomisée contrôlée publiée dans Frontiers in Psychology (Kerr et al., 2018) a démontré que l’Intégration Fonctionnelle modifie objectivement le tonus musculaire, produisant un état de relâchement postural mesurable. Une revue systématique de Hillier et Worley (2015) portant sur vingt essais contrôlés randomisés confirme des effets favorables sur l’équilibre des populations vieillissantes. Le niveau de preuve reste modéré — la nature individualisée et multidimensionnelle de la méthode résiste aux protocoles d’essais standardisés — mais les fondements neurophysiologiques sont solides.
Ce que je transmets dans mes formations
Dans mes formations, je transmets des pratiques inspirées de la méthode Feldenkrais, conçues pour être intégrées directement aux approches sensorimotrices utilisées en kinésithérapie et en psychomotricité. Il ne s’agit pas de former des praticiens Feldenkrais — cela demande un cursus de quatre ans — mais de mettre à disposition des rééducateurs des outils pédagogiques concrets : guidages manuels, explorations en différentes positions, progressions de mouvements, façons d’orienter l’attention du patient vers ses propres sensations sans imposer une forme.
Ce sont ces outils qui me permettent, dans ma pratique, de travailler sur la maturation des réflexes archaïques sans jamais chercher à « inhiber » mécaniquement un schéma réflexe, mais en proposant au système nerveux un contexte dans lequel il peut expérimenter de nouvelles options. Aller d’abord dans le sens du réflexe pour le conscientiser, avant de proposer des variations qui enrichissent le répertoire sensorimoteur : c’est un principe qui doit beaucoup à Feldenkrais, et que la recherche en apprentissage moteur valide aujourd’hui sous le nom de focus attentionnel implicite (Mattes, Perceptual and Motor Skills, 2016 ; Wulf & Lewthwaite, Psychonomic Bulletin & Review, 2016).
Cette approche est particulièrement précieuse auprès des nourrissons et des enfants non verbaux, pour lesquels les techniques basées sur les contractions isométriques sont inadaptées. Elle l’est tout autant auprès des patients adultes douloureux chroniques, dont l’hypervigilance et la dysrégulation tonique appellent une présence sensorielle douce et non directive avant toute mobilisation active.
Un exemple clinique concret : Tim, 4 ans, hémiparésie gauche
Tim arrive en stage d’une semaine avec deux objectifs formulés par ses parents : s’apaiser — une suspicion de TDAH oriente les préoccupations familiales — et améliorer sa marche et sa course, émaillées de chutes fréquentes liées à un manque de releveurs. Au bilan, plusieurs immaturités réflexes orientent la hiérarchisation du travail pour la semaine.
Nous commençons par le réflexe de Pérez. Tim présente une irritabilité tactile marquée : certaines stimulations déclenchent une réponse de fuite, de raidissement, de fermeture. Avant de lui proposer d’explorer, de coopérer, de se laisser guider dans des mouvements nouveaux, il fallait travailler à ce niveau-là — non pas corriger un comportement, mais moduler la réponse de son système nerveux à certains stimuli tactiles. C’est seulement une fois cette désensibilisation amorcée que le reste du travail est devenu accessible.
Le réflexe de Babinski est intégré au travail sur la marche et les releveurs. Plutôt que de se limiter à un renforcement musculaire analytique des muscles releveurs du pied, l’observation de ce réflexe ouvre une lecture neuromotrice complémentaire — et oriente vers des stimulations sensorimotrices plus ciblées. C’est ici que les pratiques inspirées de la méthode Feldenkrais entrent pleinement en jeu. Plutôt que de demander à Tim de “poser le talon en premier” ou de “relever la pointe du pied” — consignes qui sollicitent exactement les ressources attentionnelles et exécutives qu’il a le plus de mal à mobiliser — nous explorons différentes façons d’organiser le contact du pied avec le sol, dans différentes positions, à différentes vitesses, en orientant son attention vers ce qu’il ressent plutôt que vers la forme du geste attendu. Ce travail se poursuit à poney : la variabilité du mouvement du cheval crée naturellement des situations où Tim doit ajuster en permanence l’appui de ses pieds dans les étriers, la position de ses talons, l’ancrage de ses jambes — sans qu’on le lui demande verbalement. Le cheval fait le travail de mise en situation ; l’observation des réflexes guide le regard clinique sur ce qui se passe dans ces ajustements spontanés.
Le travail sur les coordinations tête / buste / membres supérieurs et inférieurs — orienté par l’immaturité du RTAC et du STNR — suit la même logique. Au cabinet comme à poney, nous ne prescrivons pas la forme des coordinations. Nous proposons des contextes dans lesquels Tim est invité à explorer : tourner la tête pour suivre un objet tout en maintenant ses bras dans une position donnée, ajuster l’équilibre latéral sur le dos du cheval en mouvement, retrouver l’axe après une rotation. Dans chacune de ces situations, c’est son système nerveux qui cherche et trouve — pas une consigne externe qui impose. C’est précisément le principe pédagogique central de la méthode Feldenkrais : créer les conditions de l’expérience sensorimotrice, pas corriger sa forme.
En fin de stage, les parents repartent avec un programme d’exercices ciblés sur le RTAC et le RTSC, à intégrer dans le quotidien. Ce programme s’inscrit dans la continuité directe de ce que Tim a expérimenté pendant la semaine — des mouvements qu’il connaît déjà dans son corps, qu’il n’aura pas à “apprendre” intellectuellement pour les reproduire.
Ce cas illustre ce que j’essaie de transmettre dans mes formations : les réflexes archaïques ne constituent pas un protocole parallèle à la rééducation. Ils en affinent la lecture, en précisent les priorités, et permettent d’expliquer certaines résistances qui, sans cette grille, resteraient obscures. Intégrés aux principes d’apprentissage moteur implicite hérités de la méthode Feldenkrais, ils deviennent un levier thérapeutique à part entière — au service d’une rééducation sensorimotrice globale, rigoureuse, et réellement adaptée à chaque patient.
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- Les réflexes archaïques et la marche sur la pointe des pieds : un angle d’approche complémentaire souvent négligé
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Rebecca Bardet est kinésithérapeute D.E., spécialisée en neuropédiatrie et douleur chronique, et formatrice certifiée Qualiopi au sein du Prisme Corporel. Elle se forme à la méthode Feldenkrais depuis plus de 18 ans.
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Rebecca Bardet Masseur-Kinésithérapeute D.E. formée à la Feldenkrais Formatrice en neuropédiatrie et douleur chronique Organisme de formation Le Prisme Corporel
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