Un nourrisson qui refuse le sein, un enfant qui sélectionne ses aliments à l’extrême, un tout-petit hypersensible à la texture des purées, un enfant qui garde longtemps les aliments en bouche… Les troubles de l’oralité sont souvent abordés sous l’angle comportemental ou alimentaire. Mais leur compréhension gagne en profondeur quand on les inscrit dans le développement sensori-moteur global — et notamment grâce à la compréhension de la maturation des réflexes archaïques.

Par Rebecca Bardet, kinésithérapeute en neuropédiatrie / formatrice aux approches sensorimotrices inspirées de l’observation des réflexes archaïques.
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Les réflexes archaïques et les troubles de l'oralité


Troubles de l’oralité chez l’enfant : quel rôle jouent les réflexes archaïques ?

 

L’oralité, bien plus qu’une affaire de bouche

 

L’oralité désigne l’ensemble des fonctions orales — succion, déglutition, mastication, phonation — mais aussi la relation sensorielle et émotionnelle que le nourrisson entretient avec sa bouche et l’acte de se nourrir. C’est une fonction primitive, au carrefour du neurologique, du sensoriel et du relationnel.

Ce que l’on observe en consultation — un nourrisson qui ne tète pas efficacement, un enfant en bas âge qui refuse toute texture autre que lisse, une hypersensibilité orale marquée — ne s’explique pas toujours par des causes locales (frein de langue, anatomie palatine, trouble du comportement alimentaire isolé). Dans de nombreux cas, le corps entier est en jeu, et l’observation des manifestations et de la maturation des réflexes archaïques permet de mieux comprendre le lien entre le développement psychomoteur global et l’émergence des troubles de l’oralité. 

 

De l’alimentation régit par les réflexes, à l’alimentation volontaire : la maturation de l’oralité

 

Chronologie du développement oral

à la naissance  : Succion réflexe  avec un mouvement antéro-postérieur de la langue, déclenchée par stimulation labiale ou palatale.  La déglutition  est dite primaire, les lèvres participent beaucoup, mais permettent une déglutition adaptée au liquide et à la posture allongée (le tonus de la tête et du tronc n’est pas encore développé).

Vers 4 mois : Transition vers la succion volontaire. La langue commence à s’élever (mouvements de haut en bas de la langue) et à s’intégrer dans des mouvements plus complexes. Le nourrisson peut initier et moduler la succion.
Vers 6 mois : Diversification alimentaire. Emergence de la déglutition secondaire avec la langue au palais (posture linguale haute). Mais cette déglutition secondaire va mettre plusieurs années à murir pleinement.  Mastication latérale progressive, avec un mouvements vertical de la mâchoire (permis par l’émergence de la posture assise). La motricité buccale s’inscrit dans le schéma postural global.
De 12 à 18 mois : Emergence des mouvements de rotation mandibulaire, et enrichissement des coordinations entre les mouvements de la langue et les mouvements des mâchoires. Cette diversification correspond à l’émergence du 4 pattes, et l’introduction de textures variées.
18 mois – 5 ou 6 ans (selon les auteurs) : Maturation complète de la mastication. Déglutition adulte stabilisée. La motricité fine de la langue participe au développement du langage articulé.

 

La succion réflexe : un mouvement avant-arrière

À la naissance, la succion est entièrement réflexe. La langue effectue un mouvement d’avant en arrière — on parle de propulsion linguale — qui permet d’extraire le lait du sein ou de la tétine. Ce mouvement est stéréotypé, déclenché par des stimulations tactiles spécifiques (contact labial, pression palatale).

Cette succion réflexe est normale et fonctionnelle dans les premières semaines de vie. Elle devient problématique si elle persiste trop longtemps sans évoluer vers une succion volontaire coordonnée, qui implique une élévation de la langue vers le palais, une coordination plus fine avec la respiration et la déglutition.

De la déglutition primaire à la déglutition secondaire

La déglutition primaire, ou infantile, se caractérise par une interposition de la langue entre les arcades dentaires et une contraction importante des muscles faciaux. Elle est physiologique chez le nourrisson, adaptée à l’alimentation lactée.

Au fil de la maturation neurologique et de l’introduction d’aliments diversifiés, l’enfant développe la déglutition secondaire, dite adulte : la langue s’appuie sur le palais osseux, les lèvres restent jointives mais sans tension, et la pression linguale se répartit différemment. Ce passage n’est pas que mécanique — il est en lien avec l’évolution posturale globale de l’enfant.

Point clinique : La persistance d’une déglutition primaire après 4-5 ans peut entraîner des dysmorphoses dentaires et maxillaires, des troubles de la phonation (sigmatisme, dysarthrie légère), voire des difficultés posturales cervicales. Elle s’accompagne souvent d’une persistance d’autres réflexes archaïques.

Les réflexes archaïques et les troubles de l'oralité

Les réflexes archaïques et leur influence sur la motricité orale

Les réflexes archaïques sont des programmes neuromoteurs primitifs, présents dès la vie fœtale, qui doivent s’intégrer progressivement au cours des premières années de vie. Lorsque cette intégration est incomplète ou retardée, ces réflexes continuent à interférer avec le contrôle moteur volontaire — y compris la motricité oro-faciale.

Les réflexes impliquant des schèmes d’extension et d’asymétrie

Plusieurs réflexes archaïques ont une incidence directe sur la position de la tête, de la langue, de la direction du regard, et de la mâchoire — et donc sur la motricité de la langue.

Le réflexe de Babkin

Ce réflexe se déclenche suite à une stimulation de la paume de main, et entraîne une ouverture de la bouche du nouveau né. C’est un réflexe qui participe au début de l’allaitement. Et dont la maturation joue un rôle dans les coordinations mains/ bouche. Son activité est censée disparaître vers 4 mois, mais elle peut persister chez certains enfants (et même adultes) qui vont tirer la langue et faire des mouvements de bouche bizarre lorsqu’ils sont occupés avec leurs mains. On retrouve souvent ce réflexe encore actif chez les personnes développant un bruxisme. Quand ce réflexe reste immature, la langue a du mal à reste au palais au repos (mais ce réflexe n’est pas systématiquement présent chez toutes les personnes avec une position atypique de langue). 
Réflexe tonique labyrinthique
Stimulation vestibulaire (tête en arrière) : déclenche une extension de l’axe associée à une extension des membres. Sa persistance et/ou son hyper activité entretient un schéma d’extension du nourrisson, rendant perturbant la maturation des coordinations oeil/main /bouche (tout comme le RTAC). Son hyperactivité peut aussi gêner la diversification des mouvements de la langue, et la montée de la langue au palais. 

La relation est bidirectionnelle : une motricité linguale atypique (propulsion persistante, mauvaise élévation, restriction de mobilité de la langue) peut elle-même entretenir des tensions cervicales  qui perturbent l’intégration des réflexes archaïques. On ne peut pas dissocier la bouche du reste du corps. 

Un schéma d’extension peut gêner la maturation des différentes coordinations oeil / main / bouche et ainsi toutes les explorations sensorielles nécessaires  à la maturation sensorielle au niveau du visage. 

Schèmes d’extension : ce qu’ils impliquent pour la langue

Lorsque les réflexes d’extension persistent, l’enfant maintient des schèmes toniques qui favorisent l’extension cervicale, l’abaissement mandibulaire, et une position basse de la langue. Cette posture linguale basse est incompatible avec une déglutition secondaire mature et avec une articulation phonétique précise. Une hypotonie globale de l’axe peut avoir les mêmes effets sur la maturation du tonus et des coordinations au niveau facial. 

 

Pour en découvrir plus sur le schéma d’extension du nourrisson et les réflexes archaÏques, vous pouvez consulter cet article : 

Schémas hyperactifs en extension du nourrisson et kinésithérapie pédiatrique – Le Prisme Corporel

On le voit concrètement chez beaucoup d’enfants présentant une hyper activité du RTL en extension: la position de la tête influence directement le tonus lingual. En extension cervicale, la langue s’abaisse et se rétracte. En flexion cervicale, elle tend à s’élever. Faîtes le teste sur vous même : en position assise, réalisez une flexion/extension de la nuque en gardant la langue au palais avec la bouche ouverte, quelle forme prend votre langue? Comprendre ces liens permet d’orienter une rééducation qui dépasse le seul travail oro-facial.

Réflexes archaïques et sensorialité orale : la dimension souvent oubliée

Les réflexes archaïques ne régissent pas seulement la motricité — ils sont également en lien étroit avec le traitement sensoriel. Leur persistance s’accompagne fréquemment de troubles du traitement sensoriel qui touchent la sphère orale de façon directe.

Hypersensibilité et hyposensibilité orales

Hypersensibilité orale
  • Refus des textures granuleuses ou mixtes
  • Réaction de défense au contact intrabuccal
  • Haut-le-cœur fréquents, réflexe nauséeux qui ne se postériorise pas suffisamment (chez le nouveau il est dit “antérieur” et son seuil de déclenchement recul avec la maturation du système nerveux et des coordinations)
  • Sélectivité alimentaire sévère basée sur la texture
  • Intolérance aux soins dentaires
Hyposensibilité orale
  • Mâchonnement ou succion d’objets
  • Alimentation peu discriminante (cherche stimulation intense)
  • Difficultés à localiser les résidus alimentaires
  • Bavage persistant par faible proprioception labiale
  • Besoin de stimulations orales fortes

Le réflexe de Moro et l’hypersensibilité orale

Le réflexe de Moro est particulièrement impliqué dans les hypersensibilités sensorielles globales. Sa persistance s’associe à un système nerveux qui reste en état d’alerte élevé, avec une réactivité exacerbée aux stimulations, notamment tactiles et gustatives. Chez un enfant dont le Moro n’est pas intégré, l’introduction d’aliments nouveaux peut déclencher une réponse de défense disproportionnée — refus brutal, pleurs, comportement de fuite.

Le réflexe de fouissement et la sensibilité péri-orale

Le réflexe de fouissement, présent dès la naissance, implique une forte sensibilité de la région péri-orale pour guider l’enfant vers le sein ou la tétine. Sa non-intégration peut maintenir une hypersensibilité labiale et joue dans certains cas un rôle dans la persistance de comportements oraux défensifs face aux aliments.

Prudence épistémologiqueLes liens entre réflexes archaïques et troubles de l’oralité sont cliniquement observables et cohérents sur le plan neurophysiologique. La littérature scientifique directement consacrée à cette relation reste limitée et hétérogène. Une approche rigoureuse implique de les utiliser comme outils d’observation clinique sans en faire des certitudes dogmatiques — et d’évaluer l’enfant dans sa globalité, en lien avec l’équipe pluridisciplinaire.

Implications pour la rééducation

Comprendre les liens entre réflexes archaïques, organisation posturale et oralité permet d’élargir le cadre de rééducation au-delà du seul travail oro-facial. Plusieurs orientations peuvent être envisagées, en fonction du tableau clinique :

Travailler le corps entier pour rééduquer la bouche

Quand on observe une posture linguale basse liée à une prédominance extensoire, il est important de travailler l’organisation posturale globale, l’axe tête-cou, la proprioception cervicale  en parallèle du travail oro-facial direct. L’approche sensori-motrice globale (transmise dans les formations que vous pouvez consulter ici ) peut ici constituer un cadre complémentaire utile.

Désensibilisation et enrichissement sensoriel progressif

Face à une hypersensibilité orale, la désensibilisation tactile progressive — en partant des zones périphériques (mains, bras, joues) avant d’approcher la région péri-orale puis intrabuccale — est un principe bien établi. Elle doit s’inscrire dans une compréhension plus large du profil sensoriel de l’enfant.

Dans la formation Approche sensorimotrice de l’enfant de 2 à 7 ans inspirée de l’observation des réflexes archaïques, je transmets notamment des techniques de massage ou autres stimulations sensorielles qui permettent d’abaisser le seuil de réactivité tactile des enfants. 

Collaboration pluridisciplinaire

Les troubles de l’oralité associés à une persistance des réflexes archaïques concernent souvent aussi les psychomotriciens, orthophonistes, ergothérapeutes, et parfois les orthodontistes. La coordination entre professionnels est déterminante pour la cohérence du parcours de soin.

Les troubles de l’oralité ne se lisent pas seulement dans la bouche. Ils s’inscrivent dans l’organisation sensori-motrice globale de l’enfant — et les réflexes archaïques en sont l’un des fils conducteurs les plus précieux pour le clinicien.

En résumé

Le développement de l’oralité suit une trajectoire précise, de la succion réflexe antéro-postérieure du nouveau-né jusqu’à la déglutition adulte mature. Cette trajectoire est indissociable du développement sensori-moteur global et de l’intégration des réflexes archaïques.

Les réflexes à dominante extensoire ou asymétrique influencent directement la motricité et la posture linguale. Leur persistance peut compromettre la transition vers une déglutition secondaire et une mastication efficace. De plus, l’intégration incomplète des réflexes archaïques s’accompagne souvent de troubles du traitement sensoriel — hypersensibilité ou hyposensibilité orale — qui alimentent les difficultés alimentaires.

Pour le professionnel de santé, lire un trouble de l’oralité à travers le prisme du développement sensori-moteur global — précisé par l’observation de la maturité des réflexes archaïques — n’est pas une mode thérapeutique, mais un cadre d’analyse clinique rigoureux, à condition d’en respecter les limites et l’exigence épistémologique.

Les réflexes archaïques et la rééducation sensorimotrice

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Rebecca Bardet Masseur-Kinésithérapeute D.E. formée à la Feldenkrais Formatrice en neuropédiatrie et douleur chronique Organisme de formation Le Prisme Corporel

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