Un nourrisson qui refuse le sein, un enfant qui sélectionne ses aliments à l’extrême, un tout-petit hypersensible à la texture des purées, un enfant qui garde longtemps les aliments en bouche… Les troubles de l’oralité sont souvent abordés sous l’angle comportemental ou alimentaire. Mais leur compréhension gagne en profondeur quand on les inscrit dans le développement sensori-moteur global — et notamment grâce à la compréhension de la maturation des réflexes archaïques.
Troubles de l’oralité chez l’enfant : quel rôle jouent les réflexes archaïques ?
L’oralité, bien plus qu’une affaire de bouche
L’oralité désigne l’ensemble des fonctions orales — succion, déglutition, mastication, phonation — mais aussi la relation sensorielle et émotionnelle que le nourrisson entretient avec sa bouche et l’acte de se nourrir. C’est une fonction primitive, au carrefour du neurologique, du sensoriel et du relationnel.
Ce que l’on observe en consultation — un nourrisson qui ne tète pas efficacement, un enfant en bas âge qui refuse toute texture autre que lisse, une hypersensibilité orale marquée — ne s’explique pas toujours par des causes locales (frein de langue, anatomie palatine, trouble du comportement alimentaire isolé). Dans de nombreux cas, le corps entier est en jeu, et l’observation des manifestations et de la maturation des réflexes archaïques permet de mieux comprendre le lien entre le développement psychomoteur global et l’émergence des troubles de l’oralité.
De l’alimentation régit par les réflexes, à l’alimentation volontaire : la maturation de l’oralité
Chronologie du développement oral
à la naissance : Succion réflexe avec un mouvement antéro-postérieur de la langue, déclenchée par stimulation labiale ou palatale. La déglutition est dite primaire, les lèvres participent beaucoup, mais permettent une déglutition adaptée au liquide et à la posture allongée (le tonus de la tête et du tronc n’est pas encore développé).
La succion réflexe : un mouvement avant-arrière
À la naissance, la succion est entièrement réflexe. La langue effectue un mouvement d’avant en arrière — on parle de propulsion linguale — qui permet d’extraire le lait du sein ou de la tétine. Ce mouvement est stéréotypé, déclenché par des stimulations tactiles spécifiques (contact labial, pression palatale).
Cette succion réflexe est normale et fonctionnelle dans les premières semaines de vie. Elle devient problématique si elle persiste trop longtemps sans évoluer vers une succion volontaire coordonnée, qui implique une élévation de la langue vers le palais, une coordination plus fine avec la respiration et la déglutition.
De la déglutition primaire à la déglutition secondaire
La déglutition primaire, ou infantile, se caractérise par une interposition de la langue entre les arcades dentaires et une contraction importante des muscles faciaux. Elle est physiologique chez le nourrisson, adaptée à l’alimentation lactée.
Au fil de la maturation neurologique et de l’introduction d’aliments diversifiés, l’enfant développe la déglutition secondaire, dite adulte : la langue s’appuie sur le palais osseux, les lèvres restent jointives mais sans tension, et la pression linguale se répartit différemment. Ce passage n’est pas que mécanique — il est en lien avec l’évolution posturale globale de l’enfant.
Les réflexes archaïques et leur influence sur la motricité orale
Les réflexes archaïques sont des programmes neuromoteurs primitifs, présents dès la vie fœtale, qui doivent s’intégrer progressivement au cours des premières années de vie. Lorsque cette intégration est incomplète ou retardée, ces réflexes continuent à interférer avec le contrôle moteur volontaire — y compris la motricité oro-faciale.
Les réflexes impliquant des schèmes d’extension et d’asymétrie
Plusieurs réflexes archaïques ont une incidence directe sur la position de la tête, de la langue, de la direction du regard, et de la mâchoire — et donc sur la motricité de la langue.
Le réflexe de Babkin
La relation est bidirectionnelle : une motricité linguale atypique (propulsion persistante, mauvaise élévation, restriction de mobilité de la langue) peut elle-même entretenir des tensions cervicales qui perturbent l’intégration des réflexes archaïques. On ne peut pas dissocier la bouche du reste du corps.
Un schéma d’extension peut gêner la maturation des différentes coordinations oeil / main / bouche et ainsi toutes les explorations sensorielles nécessaires à la maturation sensorielle au niveau du visage.
Schèmes d’extension : ce qu’ils impliquent pour la langue
Lorsque les réflexes d’extension persistent, l’enfant maintient des schèmes toniques qui favorisent l’extension cervicale, l’abaissement mandibulaire, et une position basse de la langue. Cette posture linguale basse est incompatible avec une déglutition secondaire mature et avec une articulation phonétique précise. Une hypotonie globale de l’axe peut avoir les mêmes effets sur la maturation du tonus et des coordinations au niveau facial.
Pour en découvrir plus sur le schéma d’extension du nourrisson et les réflexes archaÏques, vous pouvez consulter cet article :
Schémas hyperactifs en extension du nourrisson et kinésithérapie pédiatrique – Le Prisme Corporel
On le voit concrètement chez beaucoup d’enfants présentant une hyper activité du RTL en extension: la position de la tête influence directement le tonus lingual. En extension cervicale, la langue s’abaisse et se rétracte. En flexion cervicale, elle tend à s’élever. Faîtes le teste sur vous même : en position assise, réalisez une flexion/extension de la nuque en gardant la langue au palais avec la bouche ouverte, quelle forme prend votre langue? Comprendre ces liens permet d’orienter une rééducation qui dépasse le seul travail oro-facial.
Réflexes archaïques et sensorialité orale : la dimension souvent oubliée
Les réflexes archaïques ne régissent pas seulement la motricité — ils sont également en lien étroit avec le traitement sensoriel. Leur persistance s’accompagne fréquemment de troubles du traitement sensoriel qui touchent la sphère orale de façon directe.
Hypersensibilité et hyposensibilité orales
- Refus des textures granuleuses ou mixtes
- Réaction de défense au contact intrabuccal
- Haut-le-cœur fréquents, réflexe nauséeux qui ne se postériorise pas suffisamment (chez le nouveau il est dit “antérieur” et son seuil de déclenchement recul avec la maturation du système nerveux et des coordinations)
- Sélectivité alimentaire sévère basée sur la texture
- Intolérance aux soins dentaires
- Mâchonnement ou succion d’objets
- Alimentation peu discriminante (cherche stimulation intense)
- Difficultés à localiser les résidus alimentaires
- Bavage persistant par faible proprioception labiale
- Besoin de stimulations orales fortes
Le réflexe de Moro et l’hypersensibilité orale
Le réflexe de Moro est particulièrement impliqué dans les hypersensibilités sensorielles globales. Sa persistance s’associe à un système nerveux qui reste en état d’alerte élevé, avec une réactivité exacerbée aux stimulations, notamment tactiles et gustatives. Chez un enfant dont le Moro n’est pas intégré, l’introduction d’aliments nouveaux peut déclencher une réponse de défense disproportionnée — refus brutal, pleurs, comportement de fuite.
Le réflexe de fouissement et la sensibilité péri-orale
Le réflexe de fouissement, présent dès la naissance, implique une forte sensibilité de la région péri-orale pour guider l’enfant vers le sein ou la tétine. Sa non-intégration peut maintenir une hypersensibilité labiale et joue dans certains cas un rôle dans la persistance de comportements oraux défensifs face aux aliments.
Implications pour la rééducation
Comprendre les liens entre réflexes archaïques, organisation posturale et oralité permet d’élargir le cadre de rééducation au-delà du seul travail oro-facial. Plusieurs orientations peuvent être envisagées, en fonction du tableau clinique :
Travailler le corps entier pour rééduquer la bouche
Quand on observe une posture linguale basse liée à une prédominance extensoire, il est important de travailler l’organisation posturale globale, l’axe tête-cou, la proprioception cervicale en parallèle du travail oro-facial direct. L’approche sensori-motrice globale (transmise dans les formations que vous pouvez consulter ici ) peut ici constituer un cadre complémentaire utile.
Désensibilisation et enrichissement sensoriel progressif
Face à une hypersensibilité orale, la désensibilisation tactile progressive — en partant des zones périphériques (mains, bras, joues) avant d’approcher la région péri-orale puis intrabuccale — est un principe bien établi. Elle doit s’inscrire dans une compréhension plus large du profil sensoriel de l’enfant.
Dans la formation Approche sensorimotrice de l’enfant de 2 à 7 ans inspirée de l’observation des réflexes archaïques, je transmets notamment des techniques de massage ou autres stimulations sensorielles qui permettent d’abaisser le seuil de réactivité tactile des enfants.
Collaboration pluridisciplinaire
Les troubles de l’oralité associés à une persistance des réflexes archaïques concernent souvent aussi les psychomotriciens, orthophonistes, ergothérapeutes, et parfois les orthodontistes. La coordination entre professionnels est déterminante pour la cohérence du parcours de soin.
Les troubles de l’oralité ne se lisent pas seulement dans la bouche. Ils s’inscrivent dans l’organisation sensori-motrice globale de l’enfant — et les réflexes archaïques en sont l’un des fils conducteurs les plus précieux pour le clinicien.
En résumé
Le développement de l’oralité suit une trajectoire précise, de la succion réflexe antéro-postérieure du nouveau-né jusqu’à la déglutition adulte mature. Cette trajectoire est indissociable du développement sensori-moteur global et de l’intégration des réflexes archaïques.
Les réflexes à dominante extensoire ou asymétrique influencent directement la motricité et la posture linguale. Leur persistance peut compromettre la transition vers une déglutition secondaire et une mastication efficace. De plus, l’intégration incomplète des réflexes archaïques s’accompagne souvent de troubles du traitement sensoriel — hypersensibilité ou hyposensibilité orale — qui alimentent les difficultés alimentaires.
Pour le professionnel de santé, lire un trouble de l’oralité à travers le prisme du développement sensori-moteur global — précisé par l’observation de la maturité des réflexes archaïques — n’est pas une mode thérapeutique, mais un cadre d’analyse clinique rigoureux, à condition d’en respecter les limites et l’exigence épistémologique.
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Rebecca Bardet Masseur-Kinésithérapeute D.E. formée à la Feldenkrais Formatrice en neuropédiatrie et douleur chronique Organisme de formation Le Prisme Corporel
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