Le réflexe tonique labyrinthique (RTL) est l’un des réflexes archaïques dont nous parlons le plus dans ma formation « Approche sensorimotrice du nourrisson basée sur l’observation des réflexes archaïques » car il revient beaucoup auprès de ces nourrissons avec un schéma hyperactif en extension (lire mon article sur le sujet).
Pourtant, si l’on cherche dans la littérature scientifique ce que l’on sait de ce réflexe — au-delà des consensus cliniques et des affirmations circulantes —, le tableau est plus nuancé qu’il n’y paraît.
Cet article propose un état des lieux rigoureux : ce qui est documenté, ce qui est plausible, ce qui reste à démontrer, et pourquoi cette distinction importe pour les professionnels de santé.
Réflexe tonique labyrinthique en rééducation sensorimotrice : que dit la littérature scientifique ?
Qu’est-ce que le réflexe tonique labyrinthique ?
Le RTL est un réflexe primitif présent dès la naissance. Il est déclenché par les mouvements de la tête dans l’espace — spécifiquement par les otolithes, organes sensoriels de l’oreille interne qui détectent les variations de position par rapport à la gravité.
Il se manifeste de deux façons :
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RTL en flexion : lorsque la tête s’incline vers l’avant, le corps tend à se recroqueviller — flexion des membres et du tronc. L’activité de cette composante est supposée disparaître vers 4 mois.
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RTL en extension : lorsque la tête part en arrière, le corps tend à s’étendre — extension des membres, raidissement du tronc. Cette composante s’intégrerait plus tardivement, vers l’âge de 3 ans.
Cette double expression le distingue des autres réflexes archaïques, et sa médiation vestibulaire lui confère un rôle théorique particulier dans le développement de l’équilibre, du tonus et de l’intégration proprioceptive.
Quand le réflexe tonique labyrinthique s’exprime de manière atypique ou déséquilibrée
Le réflexe tonique labyrinthique peut se manifester de manière hyper active en extension et hypo active en flexion, ou hyper active en extension et en flexion, ou hyper active en flexion, ou hypo active …. avec les mêmes variations possibles.
Comment repérer une manifestation hyper ou hypo active du réflexe tonique labyrinthique ?
Lorsque le réflexe tonique labyrinthique est hyper actif, le nourrisson va déclencher ce réflexe archaïque avec un seuil de stimulation vestibulaire plus bas. Par exemple en cherchant à rouler sur le côté, ou dans les bras du parent avec les déplacements du parent…
Quelques signes qui témoignent d’une manifestation hyperactive du réflexe tonique labyrinthique en extension :
– Un nourrisson inconfortable sur le ventre, le dos arqué, les deux bras coincés le long du corps en extension rotation interne.
– Un nourrisson en hyperextension du le dos, les deux membres inférieurs raides en extension
– Un nourrisson inconfortable dans les bras, les bras souvent coincés le long du corps en extension rotation interne.
Lorsque le réflexe tonique labyrinthique est aussi hyperactif en flexion au remarque un bébé qui soulève systématiquement la tête et les pieds en même temps (par exemple le nourrisson de 5 mois qui a passé trop de temps en transat et qui a “musclé” son RTL en flexion aura tendance à vouloir se redresser à partir du décubitus dorsal en soulevant sa tête et ses épaules, ou encore un enfant avec une paralysie cérébrale ou syndrome génétique qui garde en permanence les deux membres inférieurs fléchis avec une hypertonie du buste en flexion).
Le RTL peut aussi être hypoactif en flexion : la manifestation est alors déséquilibrée entre l’extension et la flexion ce qui pourra avoir une répercussion sur la maturation des régulations tonico-posturales du tronc.
Ce que la littérature scientifique établit avec un niveau de preuve solide
Dans la paralysie cérébrale : le terrain le mieux documenté
C’est dans le champ de la paralysie cérébrale (PC) que le RTL dispose du corpus scientifique le plus consistant. Chez l’enfant avec PC, les réflexes primitifs — dont le RTL — ne s’inhibent pas avec la maturation corticale habituelle, et leur persistance est directement impliquée dans les patterns tonico-posturaux pathologiques.
Une étude de Shamshad et al. (2019), publiée dans le Journal of the Pakistan Medical Association, a évalué l’effet du positionnement thérapeutique sur le RTL chez des enfants avec PC spastique et athétosique (GMFCS V, 6 mois à 3 ans). Le protocole associait un positionnement en hamac (10 heures/jour) à des techniques d’intégration sensorimotrice. Les résultats montrent une amélioration significative du score RTL et des capacités fonctionnelles motrices mesurées par la Motor Function Measure-20.
Ce que cette étude apporte : une démonstration clinique que le positionnement influence le RTL dans un contexte de PC sévère.
Ses limites : design quasi-expérimental sans groupe contrôle randomisé, effectif réduit, unique centre de recrutement (Lahore), absence de suivi longitudinal. Les résultats ne sont pas généralisables hors du contexte PC sévère.
La littérature neurologique de référence (Capute et al., 1982 ; Illingworth, 1978 ; revues StatPearls 2023) documente par ailleurs de façon consensuelle que, dans les atteintes neurologiques acquises — PC, séquelles d’AVC — la désinhibition du RTL et des autres réflexes toniques contribue à l’asymétrie du tonus, aux défauts posturaux et aux déformations orthopédiques secondaires. Ce point est cliniquement non contesté.
Dans la population tout-venant préscolaire : une association modeste mais cohérente
L’équipe polonaise de Pecuch, Gieysztor et Paprocka-Borowicz a produit plusieurs études sur la persistance des réflexes archaïques chez des enfants sans diagnostic neurologique. L’étude Pecuch et al. (2021), publiée dans Brain Sciences, a évalué 112 enfants de 4 à 6 ans pour la présence du RTAC, RTSC et RTL, en corrélation avec leurs performances motrices (MOT 4-6).
Les résultats montrent une corrélation inverse significative entre activité réflexe globale et efficience motrice (r = -0,33, p < 0,05). Les enfants présentant une activité réflexe plus élevée ont des performances motrices plus faibles.
Ce que cette étude apporte : une première quantification de la relation entre persistance réflexe et développement moteur dans une population non clinique.
Ses limites à nommer explicitement :
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Le RTL n’est pas analysé séparément des autres réflexes — les données sont poolées (RTAC + RTSC + RTL), ce qui empêche de tirer des conclusions spécifiques sur le RTL seul.
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La corrélation de -0,33 est faible à modérée — elle explique environ 11 % de la variance des performances motrices. D’autres facteurs non mesurés jouent donc un rôle bien plus important.
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La corrélation ne dit rien de la causalité : les deux variables pourraient être co-déterminées par un troisième facteur (maturation neurologique globale, par exemple).
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L’échantillon est restreint à une région de Pologne, sans vérification de la représentativité.
Dans les troubles neurodéveloppementaux : signal clinique, preuve insuffisante
La persistance du RTL est régulièrement citée dans la littérature associative aux côtés du TDAH, du TSA, des troubles des apprentissages (dyslexie, dyspraxie), et des troubles du traitement sensoriel (Bilbilaj et al., 2017 ; Pecuch et al., 2020 ; revues de Melillo et Leisman, 2022-2023).
Un signal particulier mérite d’être mentionné : l’association entre RTL persistant et marche sur la pointe des pieds dans le TSA, rapportée par Barrow et al. (2011) et citée dans plusieurs revues ultérieures. L’hypothèse mécanistique — hypertonie en extension liée à la composante dorsale du RTL — est cohérente sur le plan neurophysiologique.
Ce que cette littérature apporte : une convergence d’observations cliniques, une hypothèse mécanistique plausible, des pistes pour le bilan.
Ce qu’elle ne démontre pas :
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Dans toutes ces études, le RTL est évalué en batterie avec d’autres réflexes. Il n’existe pas d’étude publiée analysant la valeur prédictive spécifique du RTL pour un trouble neurodéveloppemental donné.
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Les effectifs sont faibles, les outils d’évaluation non standardisés d’une étude à l’autre, et les populations hétérogènes.
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La plupart des études sont observationnelles ou transversales : elles ne permettent pas de conclure que la persistance du RTL cause les difficultés observées.
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Les groupes contrôles sont souvent peu détaillés quant à leurs critères d’inclusion.
Ce qui manque spécifiquement dans la littérature sur le RTL
Pointer les lacunes de la littérature est aussi important que d’en recenser les acquis. À ce jour, il n’existe pas :
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D’outil validé et standardisé pour évaluer le RTL de façon isolée. Les protocoles de test varient selon les études. L’absence de standardisation rend les comparaisons inter-études difficiles et limite la valeur diagnostique de l’évaluation.
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D’étude comparative de grande taille mesurant le degré de persistance du RTL entre une population avec troubles neurodéveloppementaux et une population contrôle appariée, avec une méthodologie rigoureuse.
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D’essai clinique randomisé évaluant l’effet d’une intervention ciblant spécifiquement le RTL sur des critères fonctionnels définis chez des enfants avec profil neuro-développemental.
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De données longitudinales sur l’évolution naturelle de la persistance du RTL chez l’enfant tout-venant — sans intervention — ce qui rendrait impossible de dire si une réduction observée est due à l’intervention ou à la maturation naturelle.
Ces lacunes ne signifient pas que travailler sur le RTL est inutile. Elles signifient que la profession dispose d’une base empirique et clinique insuffisamment confirmée scientifiquement — et que la recherche dans ce domaine est en construction.
Ce que ces limites nous demandent, en tant que professionnels de santé
Identifier les limites d’un corpus scientifique n’est pas un exercice de démolition. C’est ce qui permet de situer correctement l’outil clinique.
L’évaluation du RTL dans un bilan sensoriomoteur est une observation clinique qui peut enrichir la compréhension d’un profil d’enfant — à condition d’être présentée comme telle, et non comme un diagnostic ou une explication causale.
Ce qui serait problématique :
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Affirmer que « le RTL non intégré cause » tel ou tel trouble
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Présenter son intégration comme un traitement validé d’un diagnostic donné
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Omettre les limites des études citées pour rendre un discours plus convaincant
Ce qui est cliniquement légitime :
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Observer la persistance du RTL comme un élément d’un tableau sensoriomoteur global
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Documenter les liens hypothétiques avec les difficultés fonctionnelles de l’enfant
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Proposer un travail corporel dans le périmètre de compétence du kinésithérapeute, sans promesse thérapeutique non étayée
Conclusion : un début, pas une réponse
Le réflexe tonique labyrinthique occupe une place cohérente dans la neurophysiologie du développement. Son ancrage vestibulaire, sa fenêtre d’intégration étalée, ses conséquences documentées dans la PC en font un réflexe cliniquement pertinent à observer.
Mais la littérature scientifique sur son rôle spécifique dans les troubles neurodéveloppementaux hors PC est encore insuffisante pour fonder des certitudes thérapeutiques. Elle est suffisante pour justifier l’observation clinique, pour poser des hypothèses, et pour appeler à davantage de recherche — avec des outils standardisés, des groupes contrôles rigoureux, et des effectifs à la hauteur des questions posées.
C’est précisément le regard que je défends dans mon travail et dans mon livre Les réflexes archaïques en rééducation sensorimotrice : état des lieux critique d’une controverse : ni rejet, ni foi. Un état des lieux honnête, au service du soin.
Rebecca Bardet
Références
Capute AJ, Wachtel RC, Palmer FB, Shapiro BK, Accardo PJ. A prospective study of three postural reactions. Dev Med Child Neurol. 1982;24(4):314–20.
Pecuch A, Gieysztor E, Wolańska E, Telenga M, Paprocka-Borowicz M. Primitive reflex activity in relation to motor skills in healthy preschool children. Brain Sciences. 2021;11(8):967.
Shamshad R, Saeed A, Khan I, Siddiqui N. Effect of positioning on tonic labyrinthine reflex in cerebral palsy. JPMA. 2019;69(4):508–512.
Bilbilaj S, Gjinovci A, Bilbilaj S. Measuring primitive reflexes in children with learning disabilities. Eur J Soc Behav Sci. 2017.
Melillo R, Leisman G et al. Retained primitive reflexes and potential for intervention in autistic spectrum disorders. Front Neurol. 2022.
Arcilla CK, Vilella RC. Tonic Neck Reflex. StatPearls. Updated 2023 May.
Zafeiriou DI. Primitive reflexes and postural reactions in the neurodevelopmental examination. Pediatr Neurol. 2004;31(1):1–8.
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écrit par Rebecca Bardet, Kinésithérapeute et formatrice
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