Depuis le communiqué du Conseil National Professionnel des Psychomotriciens (CNPP), la polémique autour des réflexes archaïques a envahi les réseaux sociaux, les groupes de pairs et les couloirs des organismes de formation. D’un côté, une instance professionnelle qui tire la sonnette d’alarme. De l’autre, des chercheurs et formateurs qui répondent, chiffres à l’appui.

Et entre les deux : vous, professionnels de terrain, qui cherchez à comprendre ce qui est fondé, ce qui est utile, et ce que vous avez le droit de faire avec vos patients.

Dans cet article — qui accompagne ma vidéo YouTube sur le sujet (en bas de page) — Je vais vous aider à lire ce débat avec rigueur. Parce que notre rôle est de comprendre toutes les nuances et subtilités qui se cachent derrière ce débat, pour mieux contribuer à l’évolution de nos différents métiers.

Lecture : 5 min

Kinésithérapie pédiatrique sensori-motrice et réflexes archaïques


Les réflexes archaïques en rééducation sensorimotrice : mieux comprendre la controverse

Rappel : qu’est-ce qu’un réflexe archaïque ?

Un réflexe archaïque — ou réflexe primitif — est une réponse motrice automatique, involontaire, déclenchée par un stimulus sensoriel. Ces réflexes sont présents in utero, dès la vie fœtale. Ils ont une fonction de survie pendant la période néonatale.

Vous les connaissez tous : le réflexe de Moro, le réflexe de Grasping, le réflexe tonique asymétrique du cou (RTAC), le réflexe de Galant, le réflexe de succion…

Leur processus de maturation normal : ils émergent in utero, sous l’influence du Tronc Cérébral, ils s’expriment pleinement à la naissance, puis s’intègrent progressivement — on ne dit pas “disparaissent” — au cours des premiers mois et années de vie. Cette intégration signifie qu’ils deviennent des ressources motrices disponibles mais non dominantes, laissant place aux mouvements volontaires et aux ajustements posturaux actifs.

Ce que la science établit fermement ici : l’existence de ces réflexes, leur chronologie de maturation, leur rôle dans le développement moteur précoce. Tout cela est documenté, enseigné en faculté de médecine, non contesté.

La question n’est pas là.


Ce que dit le CNPP sur les réflexes archaïques— et ce que son argument des 60% signifie vraiment

Le CNPP a publié un avis défavorable sur les formations basées sur l’intégration des réflexes archaïques, les accusant de pouvoir “induire une errance diagnostique et thérapeutique délétère pour les usagers.”

Leur communiqué contient une affirmation qui a beaucoup circulé : “plus de 60% de la population générale aurait des réflexes archaïques non intégrés.”

Première chose à noter, et c’est essentiel : le CNPP ne conteste pas la réalité de la persistance des réflexes archaïques à l’âge adulte. Ce chiffre qu’ils citent le confirme au contraire.

Ce que le CNPP remet en question, c’est autre chose :

  • Le lien de causalité entre cette persistance et des pathologies
  • La valeur des méthodes qui prétendent y remédier

Ce sont deux questions tout à fait différentes. Et c’est précisément là que la confusion s’installe — parce que beaucoup ont lu “les réflexes archaïques immatures sont courants dans la population générale” comme un argument contre leur pertinence clinique. Ce n’est pas ce que cette phrase dit.

La critique de Volodalen : pourquoi ce chiffre ne dit rien seul sur l’utilisation que l’on peut faire (ou pas) des réflexes archaïques

L’institut de recherche Volodalen — laboratoire suisse spécialisé en sciences de la motricité — a répondu publiquement à cet argument. Leur critique est méthodologiquement simple et redoutablement efficace.

Ils proposent de remplacer mentalement “réflexes archaïques” par n’importe quel autre terme biologique. Par exemple : “bactéries intestinales atypiques.” Et de relire : “60% de la population générale aurait des bactéries intestinales atypiques.”

Ce que cette substitution révèle immédiatement : un pourcentage sorti de son contexte ne dit rien. Il ne précise pas :

  • Quel réflexe parmi les dizaines testables
  • Quel degré d’immaturité — une légère réponse résiduelle ou une expression massive
  • Dans quelle population — enfants, adultes, sportifs, patients avec TND ?
  • Avec quel protocole de test — standardisé, à l’aveugle, reproductible ?

Et leurs propres données apportent un contrepoids concret : une étude de 2024 menée par Julie Bastière et le laboratoire Volodalen montre que 68,1% de joueurs de football de 17 ans présentent des réflexes archaïques actifs — mesurés à l’aveugle, selon un protocole rigoureux. Ce chiffre, lui, a un contexte précis, une population définie, un protocole.


Ce que la littérature scientifique dit sur les réflexes archaïques

C’est la partie la plus importante — et la plus délicate à bien formuler.

Ce qui est documenté

Plusieurs études documentent une association statistiquement significative entre la persistance de certains réflexes archaïques et les TND.

Pour le TDAH : La méta-analyse la plus récente sur le sujet (Wang et al., 2023, Frontiers in Psychiatry) montre une corrélation modérée et significative entre la persistance du réflexe tonique asymétrique du cou et le TDAH (r = 0,48, IC 95% : 0,27–0,64). Le protocole est rigoureux : pré-enregistré sur IMPLASY, double extraction indépendante, analyse du biais de publication avec le test de Egger.

Mais cette méta-analyse repose sur seulement 4 études et 229 patients. C’est honnêtement peu. Les auteurs eux-mêmes appellent à des études longitudinales pour clarifier la relation causale. C’est un signal préliminaire, pas une preuve définitive.

Des études contrôlées antérieures (Konicarova & Bob, 2012, Activitas Nervosa Superior) montrent que les enfants TDAH de 8 à 11 ans présentent une occurrence significativement supérieure des réflexes de Moro et de Galant comparés à un groupe contrôle du même âge.

Pour les difficultés de lecture et la dyslexie : McPhillips & Jordan-Black (2007, Neuropsychologia) — étude transversale sur 739 enfants de 7 à 9 ans en école ordinaire — montrent que la persistance du RTAC est significativement prédictive des résultats en lecture (p<0,001), orthographe (p<0,001) et QI verbal (p<0,001). C’est une étude robuste, à large échantillon représentatif.

Les auteurs précisent cependant explicitement : “la persistance des réflexes primaires ne peut pas être utilisée comme modèle causal pour les difficultés de lecture.”

Conclusion synthétique : Le degré de persistance réflexive est supérieur dans les populations avec TND comparé aux groupes contrôles du même âge. Cela est documenté pour plusieurs réflexes et plusieurs populations. Ces associations sont corrélatives, pas causales.

Ce qui est encore en cours de recherche

  • Les mécanismes précis par lesquels une immaturité réflexive persistante impacte la motricité, la cognition et les émotions
  • La valeur des interventions sensorimotrices pour modifier ce profil réflexif — et si cette modification produit des effets cliniquement significatifs
  • Les protocoles de testing standardisés et reproductibles

Ce qui n’est pas établi — et ne doit pas être dit

  • Que les réflexes archaïques causent l’autisme, le TDAH ou toute autre pathologie
  • Que leur “intégration” traite ou guérit un TND
  • Qu’un bilan de réflexes archaïques permet de poser ou confirmer un diagnostic

Ce que ça change pour votre pratique

Premièrement. L’observation des réflexes archaïques est un outil de lecture clinique, pas un outil diagnostique. Elle vous donne des hypothèses de travail sur les atypies sensorimotrices de votre patient. Elle vous aide à choisir et hiérarchiser vos outils rééducatifs. Pas plus, pas moins.

Deuxièmement. Restez dans le cadre de votre décret de compétences. En tant que kiné, votre objectif est la posture, le mouvement, la fonction du geste, le tonus, la coordination. Vous pouvez utiliser l’observation des réflexes archaïques pour mieux servir ces objectifs. Vous ne pouvez pas “traiter l’anxiété en intégrant les réflexes archaïques.”

Troisièmement. Cette polémique est utile. Elle nous force à être plus rigoureux dans notre langage, à distinguer ce qui est validé de ce qui est une hypothèse, à travailler en équipe pluridisciplinaire.

Quatrièmement. Se former reste légitime — à condition que la formation transmette ces nuances avec honnêteté.

Les réflexes archaïques en rééducation sensorimotrice

 

Toute cette polémique m’a convaincue d’une chose, c’est que la qualité d’une formation se mesure d’abord à ce qu’elle ne promet pas.

Dans les formations du Prisme Corporel, vous n’apprendrez pas à “intégrer les réflexes archaïques pour traiter le TDAH ou la dyslexie”. Vous apprendrez à observer, à lire, à hypothétiser — et à choisir vos outils rééducatifs avec plus de précision qu’avant, en rapport avec vos objectifs fonctionnels.

Ces outils, ce sont des mouvements et une pédagogie inspirés de la méthode Feldenkrais. Je tiens à cette distinction : nous ne formons pas à la méthode Feldenkrais — cela relève d’une formation certifiante de plusieurs années auprès d’instituts agréés par l’IFF. Ce que nous transmettons, c’est l’héritage de cette approche : la pédagogie, l’attention fine portée à la sensation, la conviction que le mouvement est d’abord une affaire de perception avant d’être une affaire de performance.

Moshe Feldenkrais refusait que sa méthode soit assimilée à une thérapie. Moi, je suis kinésithérapeute — je revendique la dimension thérapeutique de mon travail. Ces deux postures ne s’annulent pas. Elles se complètent, à condition d’être nommées honnêtement.

C’est ce que j’essaie de faire, dans chaque formation, depuis le début.

Donc dans mes formations je vous transmettrai l’observation des réflexes archaïques en rapport aux objectifs fonctionnels de rééducation, et en pratique vous enrichirez vos outils de rééducation sensorimotrice grâce à la pédagogie et aux mouvements inspirés de la méthode Feldenkrais (pour laquelle une littérature scientifique existe également que je vous invite à découvrir dans mon blog et d’autres articles sur le sujet).


Bibliographie citée dans cet article

  • Wang M. et al. (2023). Attention deficit hyperactivity disorder is associated with (a)symmetric tonic neck primitive reflexes: a systematic review and meta-analysis. Frontiers in Psychiatry, 14, 1175974. DOI: 10.3389/fpsyt.2023.1175974
  • McPhillips M. & Jordan-Black J.A. (2007). Primary reflex persistence in children with reading difficulties (dyslexia): a cross-sectional study. Neuropsychologia, 45(4), 748–754. PMID: 17030045
  • McPhillips M. & Sheehy N. (2004). Prevalence of persistent primary reflexes and motor problems in children with reading difficulties. Dyslexia, 10(4), 316–338. PMID: 15573963
  • Konicarova J. & Bob P. (2012). Retained Primitive Reflexes and ADHD in Children. Activitas Nervosa Superior, 54(3-4), 135–138. DOI: 10.1007/BF03379591
  • Bastière J. et al. (2024). Étude Volodalen / Université de Franche-Comté — données présentées en conférence, en attente de publication indexée.
  • Martello J.M. (2023). Persistent Primitive Reflex and Developmental Delay in the School-Aged Child. Journal for Nurse Practitioners. ScienceDirect.

Pour aller plus loin

 ✨ un autre article pour mieux comprendre cette controverse : Les réflexes archaïques ne sont pas une méthode

📺 La vidéo YouTube complète : (juste en dessous)

📕 Mon livre paraît dans un mois : Les réflexes archaïques et la rééducation sensori-motrice : État des lieux critique d’une controverse → Lien à venir

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Rebecca Bardet est kinésithérapeute spécialisée en neuropédiatrie et fondatrice du Prisme Corporel, organisme de formation Qualiopi. Elle forme les kinésithérapeutes, psychomotriciens et ergothérapeutes à la rééducation sensorimotrice de l’enfant.

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