Philosophie et Ethique du soin : une culture à penser et re définir pour MIEUX agir
Dans une société qui a tendance à privilégier les progrès techniques aux dimensions humaines, je pense qu’il devient une priorité de penser et redéfinir ensemble une nouvelle culture du soin qui s’adresserait à toutes les dimensions de notre santé. Les questions éthiques et philosophique du soin sont souvent relayées au second plan étant jugée comme moins prioritaire. Pourtant les questions du libre choix, ou libre consentement ou la conscience de l’effet nocebo d’une posture professionnelle intrusive ou dominatrice font partis du processus de santé de chacun. Nous avons probablement tous vécu des situations en tant que patient qui nous ont blessées. Mes patients m’en racontent toutes les semaines, comme dernièrement cette maman d’enfant avec poly handicap qui me confia : “à chaque fois que je sors de ses consultations, j’ai l’impression d’être une mauvaise mère”.
Ces situations n’ont pas pour seuls effets d’engendrer des émotions inconfortables, mais peuvent nuire directement à la santé du patient, qui parfois refuse ou évite certains soins à cause d’un environnement insuffisamment soutenant ou compréhensif.
Dans cet article, nous reviendrons sur ce qu’est dans son essence la philosophie du soin et l’éthique du soin, et quels sont les penseurs actuels qui se penchent sur le sujet. Et je vous proposerai mon point du vu sur les obstacles culturels que nous rencontrons tous (personnellement et/ou professionnellement) qui nous limitent dans une nouvelle définition collective d’une culture du soin plus respectueuse de l’être humain.
Définir les concepts : soin, éthique et philosophie du soin
Le soin : une approche relationnelle
Le soin, ou “care” en anglais, est défini comme une responsabilité active envers les besoins vitaux d’autrui. Il implique une attention constante, une prévenance et une prise en compte des situations particulières.
La langue anglaise différencie d’ailleurs l’acte de prendre soin (qui ne se résume pas à soigner quelqu’un de malade, mais une attitude globale de bienveillance et de soutient) à l’acte de soigner :
To Care : prendre soin de…
To Cure : soigner
L’éthique du soin
L’éthique du soin, aussi appelée « éthique du care » (surtout dans le monde anglo-saxon), désigne une manière particulière de penser l’action morale : elle met la relation, la vulnérabilité et l’attention à l’autre au centre de la réflexion éthique.
Plutôt que de fonder la morale sur des principes universels et abstraits (comme l’autonomie ou la justice pure), l’éthique du soin considère que ce qui compte d’abord, c’est la réponse concrète aux besoins des personnes, en tenant compte de leur fragilité, de leur dépendance et de leur contexte relationnel.
En France, on parle souvent d’éthique du soin pour désigner les réflexions menées dans le monde médical et social, notamment par des penseurs comme :
-
Frédéric Worms : philosophe français, il parle du soin comme d’une “expérience fondamentale” de notre humanité, surtout dans son livre Le moment du soin (2010).
-
Cynthia Fleury : philosophe et psychanalyste, elle défend un “humanisme du soin”, insistant sur le soin de la démocratie et des institutions aussi (Le soin est un humanisme, 2019).
L’éthique du soin affirme que prendre soin, écouter, répondre aux besoins concrets des personnes fragiles sont des gestes fondamentaux de la vie morale et politique, et pas de simples “compléments” à la justice ou aux droits.
La philosophie du soin
À la base, c’est une réflexion sur ce que signifie prendre soin : non seulement soigner une maladie ou réparer un corps, mais aussi accompagner une personne dans sa vulnérabilité, respecter son humanité, reconnaître ses besoins, et parfois même accueillir ce qui ne peut pas être guéri.
Elle touche plusieurs grandes questions :
-
Qu’est-ce qu’être vulnérable ?
-
Qu’est-ce que le soin apporte, au-delà de l’acte technique ?
-
Quelle place pour l’écoute, la relation, l’attention dans le soin ?
-
Que se joue t’il dans la relation soignant / soigné : pouvoir, service, d’alliance ?
-
Comment le soin transforme celui qui donne autant que celui qui reçoit ?
- Et peut être encore bien d’autres questions…
Les défis contemporains du soin
Le mythe du professionnel soignant “dévoué”
Dans la maturation collective d’une nouvelle culture du soin, je vois en premier des difficultés individuelles à trouver en soi une “juste posture” de soignant.
Nous sommes nombreux à avoir débuter nos différents métiers de soignant avec une posture immature engendrant des comportements néfastes pour nous-même ou pour nos patients. Par exemple en adoptant une posture de sauveur, qui peut se transformer en bourreau lorsque le patient ne répond pas aux projections que nous avions fait sur lui.
Notre culture actuelle du soin est souvent imprégnée d’une culture judéo-chrétienne (même sans être pratiquant d’aucune de ses deux religions) qui faisait le culte du sacrifice, ou du “don de soi”. Ayant personnellement été élevée dans cette vision du soin (et de la femme qui doit s’oublier pour prendre soin) alors que je n’ai reçu aucune éducation religieuse, je dois encore même après 20 ans de pratique rester très vigilante sur ma posture et mon position professionnel dans différentes situations.
je pourrais par exemple avoir tendance à “sacrifier ” mes temps de repos ou mon rythme pour le besoin des autres.
La posture du sauveur, au delà de porter préjudice au soignant a aussi plusieurs inconvenants pour le patient :
– Elle peut entretenir une relation de dépendance.
– Elle diminue la capacité du patient à prendre la responsabilité de sa santé
– Elle peut mener ensuite vers une relation de bourreau victime quand le sauveur n’obtient pas ce qu’il veut. Le soignant peut alors prononcer des paroles culpabilisantes qui placent le patient en position de victime.
– Un patient fatigué par ce sur investissement peut aussi par phases devenir beaucoup moins disponibles dans son travail.
Les enjeux de ce triangle de Karpman dans la relation de soin devrait selon moi faire parti de toutes les formations de bases des professionnels soignants que nous sommes. Etes vous d’accord avec moi? Nous gagnerons des années de santé psychologiques et nos patients des mois d’autonomie.
La culture à outrance des protocoles
Je vais vous partager ici un point de vu très personnel. Mais une vision actuelle que l’on retrouve souvent sur les réseaux sociaux tend à négliger l’importance de la relation de soin. J’y vois même une sorte de “culte de l’EBP”, qui mettrait le protocole ou les dernières données de la science comme une ligne de conduite incontournable, au détriment de l’écoute du patient.
J’espère que vous n’interpréterez pas de travers mes propos qui ne critiquent en RIEN l’EBP, mais qui la nuance, en souhaitant y intégrer plus d’écoute de chacune de nos individualités. En tant que kinésithérapeute, la littérature scientifique est une grande ressource et inspiration, mais elle ne sera jamais la seule. La compréhension du mouvement, de la sensorialité, et le toucher ne peuvent se comprendre dans les livres, ni à travers des chiffres. Et cette intellectualisation de nos pratiques professionnelles devient stérile quand elle est coupée de l’écoute du patient, ou de la relation thérapeutique (qui restera toujours unique).
Les modes de santés sont elles gouvernées par les investissements financiers?
La recherche dans le domaine de la santé évolue grâce ceux qui peuvent investir. Cela a ses avantages pour ceux qui peuvent en bénéficier grâce à l’apparition de nouveaux médicaments, ou de nouvelles technologies. Mais la philosophie du soin est un acte individuel et collectif qui n’apporte aucun bénéfice mesurable. Alors comment pourrait elle devenir une préoccupation majeure de notre système de soin?
Redéfinir ensemble une nouvelle culture du soin devient un acte citoyen avec un enjeu sociétal : celui de nourrir individuellement et collectivement une attention particulière à la vie, et aux différentes qualités de relation. Une philosophie à questionner chacun en soi mais aussi ensemble, qui s’infusera dans notre quotidien professionnel et personnel. Car prendre soin ne se fait pas juste dans nos métiers, cela reste avant tout un choix intérieur, qui nous aide à définir une nouvelle posture à incarner dans toutes les dimensions de nos vies.
J’accorde ainsi une grande attention à cette posture professionnelle ( et les enjeux du triangle de Karpam) dans l’ensemble de mes formations (visibles ici), qu’elles soient axées sur la technique, ou sur le développement de l’activité HC. Et c’est aussi dans l’intention de contribuer à une maturation collective d’une nouvelle culture du soin que je propose des retraites réservées aux professionnels de santé : pour vous accompagner dans vos parcours individuel à un meilleur équilibre de vie, et ainsi diffuser une vision globale du soin plus mature et approfondie.
La prochaine retraite se déroulera en Ariège, du 13 au 16 Août 2025, vous trouverez les détails ici. Avec un tarif préférentiel pour toute inscription réalisée avant le 6 mai 2025.